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Cultureux, vous êtes rentables (alors agissez comme tels !)

Assez régulièrement, des articles reviennent sur la rentabilité et la participation de la culture à l’économie du pays – et non simplement sur l’économie culturelle. Dernièrement, c’est le quotidien d’information économique La Tribune qui publiait un article disponible sur le net, « La culture contribue sept fois plus au PIB que l’industrie culturelle ».

Que cache ce genre d’articles, qui pullulent ?

Écoles de commerces, HEC et autres hautes écoles de bureaucrates… Issus des plus hauts cercles (pas toujours aussi cultivés que les voudraient les amateurs d’art), et en tout cas avec des perspectives plus globales, tout le management et le top management des institutions culturelles (voire des lieux de culture) contribuent aujourd’hui à élargir le spectre d’action de la culture… ou plutôt à le faire tendre vers le secteur économique. Alors même que le marketing prône que le contenu est roi, on trouve des dirigeants qui cherchent à marketer la culture en ignorant tout de ses particularités.

Loin de moi l’idée de vouloir parler d’exception culturelle… j’ai même tendance à penser que la catégorie art qu’on associe parfois exclusivement à cette exception culturelle française en est à la fin de sa vie… elle aura duré quelques siècles et fait long feu.

Le numérique culturel participe de cette évolution forte. Sur quoi me basé-je pour dire que le concept d’art périclite ? Sur la fin de l’auteur, que certaines formes de partage, les (nouvelles) licences, les (nouveaux) financement ou encore les dispositifs de crowdsourcing et d’écriture collaborative amorcent de plus en plus concrètement.

Je me base aussi sur le tournant conceptuel que les études culturelles (cultural studies) ont permis de réaliser et qui sont, au jour le jour, un outil dans ma pratique du numérique culturel. Ces mêmes études culturelles qui permettent selon moi de mieux comprendre ce que sont les politiques culturelles françaises depuis plus de deux siècles. Et que peut-on comprendre, justement ? Qu’au-delà de la reproduction sociale que l’art permet (c’est-à-dire au-delà de Bourdieu), ce concept est venu qualifier et surtout codifier une forme d’expression extrêmement vive et – au départ – libre (exemptée des contraintes du verbe, accessibles à d’autres usages que ceux centralisés et politisés de la parole).

En réalisant des études de phénomènes et d’avatar culturels hors de cette catégorie art, les études culturelles nous renvoient à d’autres formes d’expression, à cet avant art, à d’autres possibles de ces avatars culturels.

Et où ces possibles nous mènent-il aujourd’hui ?

A l’économie ?

Longtemps, on a cru que l’esthétique était une forme professionnelle qui pouvait structurer le secteur culturel. Puis, le numérique culturel a permis d’amplifier un phénomène de démocratisation culturelle qui, au fond, n’a jamais été vraiment ni maîtrisé, ni compris. Les politiques culturelles françaises de démocratisation ont même été un échec dit-on… car elles n’ont pas visé les bons objectifs, et n’avaient pas les bons indicateurs. L’esthétique ne s’est pas diffusée, elle n’a pas professionnalisé le secteur culturel au-delà de ses frontières.

Si on regarde ce que sont les pratiques culturelles avec le prisme des études culturelles, à l’heure des usages numériques, la donne est toute changée. Car les pratiques culturelles sont volatiles, s’échangent, s’hybrident en partie grâce aux outils numériques ou aux cultures numériques. Dernièrement, des formes nouvelles d’avatars et de pratiques culturelles sont apparues, saisies par des individus qui sont issues de cultures hétérogènes. Bref, ce prisme nous permet d’apprécier que la culture et la vie sont dans une phase fusionnelle telle que les artistes l’ont souvent rêvée (enfin, disons que c’est un bon début).

Mais toujours, on cherche à professionnaliser ce secteur (c’est peut-être la seule constante de l’art et de la culture). Or, l’économie dominant aujourd’hui une bonne partie de cette vie quotidienne dans laquelle les avatars culturels sont pris, la tenaille se resserre. Ces avatars culturels deviennent des marchandises ou des services.

Laissant de côté son autonomie, la culture s’inscrit dans les logiques économiques, depuis le marché de l’art (un grand et ancien classique) jusqu’à son économie de services, et son apport au PIB comme le signale l’article. Rassurez-vous donc, cultureux, vous êtes rentables !

On vous a dit trop longtemps que ça n’était pas le cas et vous avez toujours voulu prouver que l’apport intellectuel que vous étiez susceptibles de construire valait le coup d’investir. Vous vous trompiez donc d’argument.

Nous avons déjà les dirigeants bien formés au monde actuel, ils nous apportent les bonnes logiques… notre secteur culturel va se professionnaliser économiquement et donc va enfin acquérir les lettres de noblesse du monde actuel. D’ici à ce que des grandes entreprises investissent de l’argent pour notre développement, il n’y a qu’une grande réforme du mécénat à organiser.

L’apport du numérique culturel n’est pas minime dans ce mouvement. Car sans lui, les industries culturelles auraient pu continuer leur petit bonhomme de chemin en parallèle à l’art et la culture. Mais les pratiques des publics se sont portées des unes vers les autres – il faut dire aussi que les musées se sont blockbusterisés. Le cinéma a construit une économie des produits dérivés, le jeu vidéo est devenu un secteur puissant, la musique s’est schizophrénisée entre le concert et le disque/MP3/streaming, les séries se sont netflixées, (je ne vais pas tous vous les faire), le livre s’est.. (bon, ok, mauvais exemple). Je n’irai pas jusqu’à dire sans étude poussée que les publics sont libres, mais ils ont du moins cette impression que donne le choix des supports. Mixant sans cesse les pratiques, ils ont fini par faire de même avec l’art et la culture.

Le boulevard est ouvert. Les politiques culturelles françaises n’attendaient que ça.

Mais.. attendez… Sont-ce les pratiques culturelles qui intéressent le plus ? Que nous disent les démarches entreprises dans la structuration de notre secteur culturel ? Les CV de notre management ? Les rapports Lescure et autres directives économiques ?

Ah, ok… alors, non : c’est plutôt le « PIB culturel ».

Je ne vais pas commenter le rapport lui-même – il dit des choses intéressantes et on pourrait longtemps discuter, justement, de la place des industries culturelles. Je ne vais pas aller plus loin à propos des potentiels des pratiques culturelles et numériques, vis-à-vis des perspectives politiques de notre monde hypermoderne – même si c’est mon sujet favoris, celui que je trouve le plus porteur.

Non, je voudrais juste tenter de clarifier ce que je crois être le message implicite de l’intérêt de l’économie porté à la culture… je tenterais donc de l’exprimer en ces termes : « Cultureux, vous avez maintenant la responsabilité de 670 000 emplois directs. Soyez donc un peu responsables. »

Je ne suis pas techos, je sais quand même faire du web

« Peut-on tout montrer sur internet ? » Il semble qu’en temps de crise, la question revienne fortement. Je disais déjà il y a un moment ma crainte quant à l’approche de l’art contemporain ; aujourd’hui, cette crainte est même beaucoup plus large. Et, forcément, comme on a fait le tour de la liberté d’expression et que personne ne convaincra jamais personne sur ce point, voilà qu’on aborde à nouveau la question avec un angle techniciste.

Ce maitn, je lisais un article, « Responsables de Facebook, Youtube et consort, êtes-vous totalement irresponsables ? » et réagissais ainsi (quelques corrections dans mon texte ci-dessous) :

Ce papier me gêne quand même sur certains points. Quand on compare la quenelle à des contenus pédés (même sexuels), je trouve que c’est un peu limite. Entre la bonne morale et le sens politique, entre la censure et le contrôle de la démocratie, il devrait y avoir un pas qu’on ne franchit pas.

Comprenons nous bien : on peut être contre les contenus sexuels plus ou moins explicites, je le comprends tout à fait. Mais peut-on les comparer à de l’incitation à la haine et les mettre dans le même panier. Je ne le crois pas. Le Centre Pompidou s’était vu censurer une image de Gerhard Richter, Tracks une œuvre de Olaf Kulik… il y en a d’autres. Pourquoi ? “contenus sexuellement explicite”. Nu féminin facial dans un cas, homme en laisse avec vue sur pénis dans un autre - sauf que c’était pas pour un sex shop parisien mais une performance d’un artiste alors derrière le rideau de fer. (On peut débattre du sens de l’art, de sa définition et de bien d’autres choses, mais le contexte d’une image apporte beaucoup à sa lecture – je n’entends pas que « interface » mais aussi « culture ». C’est un autre débat, même s’il est lié à la question qui nous occupe ici bien sûr)

Aujourd’hui, la bien-pensance veut qu’on établisse des lois pour protéger les enfants (autant dire l‘“enfant”, avatar du “futur” constituant la base de nos politiques occidentales). Noble cause que je ne renie pas, mais entre cette protection et la protection des libertés, il y a des distinctions intellectuelles à établir. Je pense que mélanger fascisme et sexualité dans un même papier ne permet pas de penser les problèmes différemment, même si effectivement on peut considérer que l’accès à ces contenus peut effectivement poser un problème. “

Comment est-on arrivé à ce stade où la technique prime sur l’approche des contenus ? Comment peut-on parler à longueur de journée de nouvelles formes d’écriture, de nouvelles formes de narration et avoir aussi peu d’approche des contenus et des publics ?

Un phénomène m’inquiète de plus en plus – je n’en fais pas de statistique, mais je ne crains pas d’être réellement démenti : les postes de chargés de projets numériques dans la culture ne sont quasiment attribués depuis un an qu’à des profils techniques. Ça a toujours été plus ou moins le cas, mais la chose avait subi une inflexion notable. Peut-être était-ce l’influence des approches anglo-saxonnes de l’expérience utilisateur (s’intéressant aux interfaces côté publics) et d’une tradition de médiation française (que j’interprète comme s’intéressant aux contenus et à leur lecture) ?

Il est donc impératif de cesser cette approche purement techniciste, sous prétexte qu’elle offre une réponse relativement simple. Il faut penser chaque contenu selon ses spécificités, chaque contenu en rapport au public qui sera amené (ou non) à l’interpréter. Si le technicien peut apporter des réponses techniques, il n’est pas sensé imposer un mécanisme global – et je crois que nombre d’entre eux ne le souhaitent pas d’ailleurs.

Chronique d’un CM #2 : perdre le pilotage, ou travailler en transversale ? Une frontière ténue

La vie professionnelle s’apparente parfois à une illusion qu’on ne saurait facilement ranger du côté des rêves ou des cauchemars. Embourbés dans les brumes d’une conscience un peu vaseuse, j’ai récemment dû subir ce que moi-même et certains de mes collègues ont vécu comme un revirement : tout à coup, le pilotage d’un projet que nous menions et chérissions nous était retiré. De nombreuses raisons existaient à ce choix, mais je n’y reviendrai pas ici : ce qui m’intéresse comme toujours au-delà d’une analyse des causes, c’est l’étude des impacts.

On se fait (trop) vite une image de l’importance que peut avoir notre action professionnelle au sein d’une institution, alors que celle-là même est capable de vous dévorer en un instant dès que vous baissez la garde. C’est un complot ? Non, tout simplement structurel. L’institution est un grand jeu de Lego. Si, si, je vous assure : il n’y a pas que les petites structures agiles qui peuvent se revendiquer du jeu de brique. Les grandes cathédrales (je dis ça avec une ironie forcée) sont également montées sur des petits morceaux colorés, individuellement insignifiant mais collectivement porteurs de sens : les individus.

[Point Godwin On] Depuis le questionnement suivant la seconde Guerre Mondiale, la question se pose de savoir quel est le rôle individuel des agents d’Etat dans la mise en œuvre d’une politique qui les dépasse. Gageons qu’il est important, voire même conscient pour le peu qu’on prenne la peine de le penser – et l’impensé, justement, ronge [Point Chaplin On] les temps modernes [Point Chaplin Off]… [Point Godwin Off]

Petite brique de Lego, je ne me rendais pas compte que, certes, je pouvais être une clef de voûte empêchant la chute d’une structure (même si la pression qui s’exerce alors peut être importante), mais je pouvais aussi être simplement imbriqué dans un mur. Il suffisait au grand architecte de notre édifice (non, je ne parle pas de dieu) de redistribuer les cartes (ou plutôt réagencer les briques). Ce n’est pas plus difficile.


Cela pourrait faire un (bon?) titre d’un (mauvais?) Nothomb : De la psychologie d’une brique. Voire d’un Delerme : De la psychologie d’une brique Lego dans une nouvelle construction.

Comment se repenser dans un ensemble qui vient d’évoluer ? C’est difficile, ça prend un peu de temps ; alors même que j’ai toujours pensé que justement le numérique avait cet avantage de la flexibilité et cette contrainte de devoir fonctionner en transversal pour être porteur de sens.

Oui, il est difficile de se repenser dans une nouvelle construction, il est difficile de reconnaître le nouveau modèle – mais c’est nécessaire, salvateur pourrait-on même dire. Le redistribution des rôles empêche de s’encroûter et ne vient pas détruire les compétences : au contraire, elle permet de les faire circuler autrement. Est-ce pour autant que mon rôle de brique est nié ? Au contraire, il est renforcé !

Mes collègues et moi n’avons pas perdu ce qui faisait notre action : nous avons juste gagné une occasion de la redessiner, de la redistribuer dans une nouvelle transversalité. Et pourtant, sans cette conscience de ce qui doit porter notre action, nous aurions pu simplement nous braquer, recréer une chapelle, monter un campanile. Mais heureusement, nous le savons : nous sommes tous des briques Lego.

[illustration: Dispatchwork par Jan Vormann.]

Chronique d’un CM #1 : Autonome et isolé, je ne compte que sur mes Amis ?

Les vacances ont un effet néfaste : quand vient le temps de la reprise, on pense au sens qu’il faudrait donner à notre travail. La tête ainsi sortie du guidon, je réfléchissais aux actions qu’il faudrait que je mette en place dans mon métier et avec mes équipes. Un projet à court ou moyen terme serait une bonne chose pour redonner du peps à chacun. Mais lequel ?

Un projet qu’on pourrait appeler « e-commerce et recommandation sociale » ? Nous pourrions chercher à cibler clients et prospects pour les différents aspects qui touchent notre pratique (Éditions, billetterie, touristes, groupes, etc.). Nous créerions une base de contacts restreinte, que nous augmenterions par la suite, de sorte à créer déjà une conversation numérique avec quelques acteurs de ces domaines, puis… non, j’abandonne vite cette idée. Pourquoi ? Tout simplement parce que, manquant de validation transversale, ce projet deviendrait vite une usine à gaz.

Un projet « crowdfunding » : puisqu’on manque de moyens, nous allons en trouver ! Nous réaliserons une petite vidéo sympathique (on éviter le Harlem Shake, ça on en a déjà convenus entre nous), ou encore nous mettrons en place une #team afin de motiver un esprit de groupe. A la clef, la venue d’un artiste que nous aurons choisis ensemble, de sorte à réaliser une œuvre avec lui… Ah, non, oublions ça aussi. Si je fais appel à un artiste, il faut que je fasse valider cela par les autorités compétentes de la maison. Allons bon, on fera dans la culture artistique quand on aura plus de temps.

Alors, quoi ? Malheureusement, je me dis que tout ce qu’il me reste pour motiver mes équipes sur un projet court c’est de créer un petit événement Facebook (et Twitter… on préfère Twitter chez nous), et de faire en sorte que celui-ci ait un impact visible… sur le nombre de followers ou de fans. Eh, je le dis à longueur de billets : cette approche, je n’y crois pas du tout. Et pourtant, que nous reste-t-il d’autre ? Comment une cellule multimédia doit-elle faire lorsque, forte de son autonomie (on est trop contents), elle se retrouve sans relais en interne (ouais, ben là on est moins contents) ? Sans budget, sans être inscrite dans une stratégie globale et sans trouver de souffle au-delà d’elle-même, oui, la tentation est forte de jouer sur le chiffre de ses amis.

Vous me croyez désespéré et au bout du rouleau ? Hum, non ; je reviens de vacances, vous dis-je ! Très vite, ces quelques considérations de courte vue me sortent de l’esprit. Il est toujours possible de construire des projets courts et avec peu de moyens. Ils ont cependant l’impact limité qu’on peut imaginer pour ce genre de dispositifs, c’est sûr. Et alors ? Comme on ne me donne pas de moyens, croyez-vous qu’on exige de moi des résultats ? Pensez-vous qu’on me demande de justifier un impact important sur les revenus générés, alors même que les investissements se limitent à mon salaire pour lequel mon institutions obtient des compétences très hétérogènes qu’elle sait exploiter à souhait quand elle le souhaite ?

Hum.. attendez…je réfléchis…

Le numérique est-il cosmique ou problématique ?

Cette année, les Rencontres Nationales Cultures Innovations se sont tenues à la Cité des sciences et furent à mon sens plus réussies que l’an dernier. Les sujets abordés l’ont été plus profondément, même si le Clic est un endroit qui reste surtout dédié à la présentation de projets plutôt qu’à leur analyse. Cette conférence apporte plus à ceux qui commencent à entrer dans des logiques numériques qu’à ceux qui y baignent déjà - mais j’y vois pour ma part un bon endroit pour jauger de son évolution de manière globale. Si l’on en croit les débats de cette année, et au regard de ce que j’écrivais sur le Clic 2012, on pourrait penser que la médiation numérique commence à être comprise, prise en compte, appliquée de manière de plus en plus transversale même si du chemin reste à faire. Mais maintenant, qu’en faire ? Quelle nature peut avoir ce numérique ?

Il y aurait beaucoup à dire sur ces rencontres et par exemple sur la clôture par l’excellent Joël De Rosnay, dont l’onirisme éthéré et la technophilie sans limite ont fait soulever beaucoup d’interrogations. Je retiendrai simplement ici de son intervention la proposition du concept de “diététique numérique”, c’est-à-dire une façon de consommer le numérique et ses composantes (big data notamment) pour en tirer les bienfaits tout en sachant les limites à ne pas dépasser avant qu’elles nous nuisent. Ce n’était qu’un mot dans la longue conclusion, mais peut-être qu’il venait à juste titre contrebalancer une intervention qui m’a parue bien plus polémique au fond.

Ayant reccueilli l’enthousiasme général, Martijn Pronk du Rijksmuseum a pu présenter la stratégie numérique de son musée. Il faut avouer que celle-ci casse des limites de manière assez intéressante : il s’agit de désaxer l’intérêt que peut porter le visiteur à la collection, celle-ci étant alors vue comme une icône plutôt que comme un fonds. En effet, le visiteur numérique peut jouer avec celle-ci (parfois même littéralement), avec des logiques de survol des contenus, d’agencements thématiques ou personnalisés nouveaux, de propositions commerciales à la demande, etc. A un moment, il est même précisé que le but du site - et, on pouvait le comprendre en creux, du musée lui-même - n’était pas tant de donner accès à la collection sur un mode de médiation scientifique, mais plutôt de démultiplier l’accès à l’expérience sensorielle et sociale. Dommage que le terme “sociale” soit à entendre ici au sens le plus plat qu’il peut avoir, à savoir une volonté d’utiliser l’art pour se valoriser auprès des autres.
Je trouve en fait dommage que ces logiques soient exclusives. Couplées à des logiques documentaires, scientifiques ou de médiation, elles auraient pu démultiplier les buts de nos institutions culturelles : permettre à chacun de se saisir de la culture pour mieux aborder le monde qui nous entoure. Le laboratoire du site du musée entre d’ailleurs beaucoup plus dans cette dynamique et me semble vraiment à louer.

L’ambiguïté de la mission du Rijksmuseum tel que la présentation de son site le laissait entendre face au projet humaniste ambitieux bien qu’un peu fantasque de Joël De Rosnay pour nos musées ultraconnectés de demain au service de la facilitation d’accès aux fonds doit nous alerter sur la divergence possible que pourraient prendre nos visions du numériques, maintenant qu’elles sont devenus un impératif partagé. Doit-on à présent considérer le numérique comme un rêve quasi cosmique, ou un outil mal maitrisé et dominé par des enjeux d’audience et de marketing ?

les réseaux sociaux deviennent-ils multimédia ?

Depuis quelques temps, un phénomène se précise dans la sphère des réseaux sociaux : celui de la niche médiatique. Auparavant, on avait vu des réseaux se spécialiser de manière thématique, autour des Food Reporters, des oeuvres d’art, ou que sais-je… ces réseaux de niche s’intéressent à l’art ou la culture, mais leur facteur discriminant est un peu ailleurs : il concerne la forme du partage.

Les deux exemples récents qui m’ont été présentés sont des start up françaises qui se lanceront bientôt : Bobler et Who art you ?. Avec eux, on quitte le terrain du texte. Cette distinction avait déjà été amorcée quand la photo a phagocyté Twitter et Facebook, et que leurs avatars pinterestiens ont agité le microcosme de ceux que ces questions intéressaient sans jamais trouver ni le grand public ni d’usage réel…

Bobler est une façon de partager des contenus qui m’intéresse de par l’utilisation du son, apparemment bien agencé avec les usages de la géolocalisation et des mécanismes communautaires. Le principe de base est de laisser un son de quelques minutes à un endroit que vos contacts pourront ensuite consulter - d’autres subtilités existent, mais je ne voudrais pas éventer la surprise. Au passage, je veux souligner que mon intérêt pour ce média vient aussi du fait qu’en variant un peu par rapport au texte ou à l’image, le son peut s’adresser aux malvoyants sans leur être destiné en propre. Panacher les formats sur les réseaux sociaux : une bonne idée en terme de médiation et d’accessibilité.

Who Art You ? participe très fortement de la valorisation personnelle - le jeu de mot sur le titre l’indique. Le mécanisme est là aussi très ingénieux puisque travaillant dans un grand musée parisien je ne peux que constater que le like sur Facebook qu’on nous attribue est bien souvent une façon de revendiquer face aux autres certaines valeurs de l’art (contemporain) plutôt que de définir une pratique réelle. “Le poids des mots, le choc des photos” aidant, Who Art You ? propose à ses futurs usager de diffuser une photo qui sera liée à un lieu d’art, de manière à créer son portrait via la monstration de ses goûts.

Dans ce second cas, la photo porte d’ailleurs une valeur indicielle seulement : la contenu qu’elle présente n’a pas tellement d’intérêt compte tenu du fait que les photographies n’ont pas à être de qualité et qu’a priori le réseau social ne cherchera pas à éviter les doublons qui se multiplieront fatalement, pour la Joconde par exemple. Le premier réseau, lui, est fortement ancré dans le contenu, puisque ces petits bouts d’émissions radiophoniques auto-produites sont sensé diffuser du savoir.

Cette position forte sur le média de Bobler et Who Art You ?, permettant de créer une communauté et/ou de réaliser une médiation nouvelle, montre l’inventivité et la jeunesse du monde des réseaux sociaux. Une jeunesse qu’on avait tendance à avoir oublié suite aux nombreuses compromissions de Facebook ou Twitter.

De la révolution française aux écosystèmes numériques, approche des politiques culturelles

Cette semaine, j’ai eu l’occasion de donner deux cours sur le Campus de la fonderie de l’image, aux étudiants en master 2 qui se destinent à la conduite de projets numériques. J’y ai découvert quelques esprits vifs et fort intéressés qui donnent beaucoup d’espoir en terme de ce que pourra être le numérique prochainement - dommage qu’ils ne se destinent pas tous aux musées.

Le premier cours portait sur les politiques culturelles. C’était la première fois que j’avais l’occasion de donner un tel cours dans ce format de 4 heures. Je n’ai pas pu aller au bout car les étudiants ont posé beaucoup de question. Le programme était dense : depuis les académies royales ou la notion de culture en France, Allemagne et Angleterre jusqu’à l’hadopi et l’acte 2 de l’exception culturelle en passant par le musée révolutionnaire, les ministères de Malraux et de Lang, la guerre froide, le plan Marshall ou l’ORTF, les Cultural Studies… L’intérêt de donner des cours lorsqu’on a la charge de projets numériques, c’est de remettre en perspective son action - ici, de se remémorer et de faire comprendre comment le numérique est l’impensé des politiques culturelles alors même qu’il vient répondre à de nombreuses questions qui les structurent. Il est particulièrement intéressant de voir que les étudiants m’ont coupé à peu près après la guerre froide avec des questions de plus en plus fréquentes reliant les enjeux d’éducation, de démocratisation puis de démocratie culturelle à ceux qui s’expriment dans le numérique. J’espère avoir l’occasion de revenir sur cela plus tard ici ou sur Véculture.

Le second cours, avec le même groupe qui cette fois-ci s’est montré un peu plus dissipé, était l’occasion de revenir en forme de conclusion de la semaine sur la notion d’écosystème numérique dans les institutions culturelles (de nombreuses notions avaient été abordées par Sébastien Magro et Omer Pesquer). J’avais choisi de présenter mon parcours seulement lors de cette seconde intervention puisqu’il est à mon sens significatif de l’évolution de la pensée numérique dans une institution. J’ai donc commencé avec l’exemple du nouveau site internet du Centre Pompidou, en constatant que sa lisibilité est vraiment difficile depuis l’extérieur. Lorsqu’on explique la démarche itérative qui a été la nôtre, on voit que la logique est mieux comprise. Par la suite, nous avons énuméré une série de concepts qui nous ont servi à faire un atelier : en prenant l’exemple orienté utilisateur d’un public particulier (soit le néophyte, soit l’amateur, soit la famille) au contact d’une entité culturelle (salle de spectacle, musée, ou dispositif clef-en-main mis en place par un prestataire), nous imaginions un écosystème numérique répondant aux impératifs particuliers des entités (mutualisation et rentabilité, image de marque, médiation, etc.). J’avoue avoir été un peu pris par le temps et je crois devoir encore perfectionner un peu cet atelier, mais il me semble que l’attention que les étudiants y ont porté montre son intérêt. Il a en effet permis de poser les briques de ce qui est essentiel : tenter de comprendre et de faire du lien entre les différents dispositifs.

Je remercie donc Jacques Perconte qui m’avait invité à dispenser ces deux cours et espère qu’ils auront été au moins autant bénéfiques aux étudiants qu’ils ne l’ont été pour moi-même.

Un défi nihiliste.

Les cultures numériques ont rendu très présent un tropisme qui régit l’action politique : une structure, quelles que soient ses qualités intrinsèques, est amenée à mourir. L’évolution des pratiques culturelles (au sens large) ne peut être intégrée et mise en oeuvre de manière systémique, engendrant de fait une divergence entre les deux mondes. Sur le web, la vie des sites internet peut être évaluée à quoi ? Dix ans maximum ? Une période de découverte précède une période grand public qui porte par la massification nécessaire des processus les germes de son effondrement sur soi : si on cherche à plaire à tous, on doit accepter de plaire au ventre mou de la société, incapable de prendre en compte les évolutions rapides qui structurent et remplacent les manières de voir et de penser précédentes.

Le défi qui attend donc à présent les structures numériques est clair : faire persister quelque chose après l’effondrement. Il n’est pas besoin de lutter pour sa survie, il vaut mieux penser à ce qu’on laisse - non pas une forme d’héritage figé, mais un patrimoine que le prochain pourra s’approprier. C’est qu’on parle ici d’un temps très court !  Un temps court pour lequel il existe une réponse technologique. L’institution est en danger, l’institution qui pérennisait les contenus. Elle est remplacée par des épiphénomènes incapables de garantir que ce patrimoine ne sera pas englouti avec les effondrements chroniques de ces entités éphémères.

Le web des données libres : voici l’horizon indépassable d’un nouveau défi nihiliste dont le postulat pourrait être que la résistance n’a plus d’intérêt mais que le rhizome est salvateur.

Buzz-moi la gueule

Récemment, j’ai eu l’occasion avec Sébastien Magro de donner une formation à l’occasion des Journées du Management Culturel 2012 à Paris - Dauphine. Le titre de l’intervention était “créer le buzz sur internet”… Le lecteur assidu de mes notes saura aisément reconnaitre un titre qui nous a été imposé ! J’aimerais revenir dessus rapidement.

La notion de “buzz” est très liée aux réseaux sociaux et à la génération Y qui lui serait attachée. “Ils font buzzer la culture” annonçait par exemple le sous-titre d’un article présentant cette dite génération dans lequel j’étais présenté. Diantre ! Les deux associés me laissent toujours perplexe.

Quel intérêt à faire “buzzer” la culture - ou quoi que ce soit d’autre ? Quel est le sens de ce terme et quelle pouvait être la motivation des participants de l’atelier ?
A l’aide d’un petit jeu au début de l’atelier, nous avons pu voir que ceux-ci étaient très divers : faire buzzer peut être un besoin commercial, une volonté de donner un coup de projecteur à un domaine particulier de la culture, une façon de constituer une communauté, etc. Au-delà de ces besoins organiques, il existe aussi des tensions structurelles : quel intérêt à être sur les réseaux sociaux ? Comment justifier cette présence ? Créer un buzz est une réponse simple à tous ces problèmes. Un buzz permet de montrer l’efficacité supposée d’une stratégie numérique.

Le buzz est la réponse simpliste aux questionnements complexes qui innervent les pratiques de community management : le calcul du ROI, l’engagement des publics, la qualification des participants, etc.
Le buzz est un produit qui ne nécessite pas une grande inventivité : l’atelier même et son intitulé montraient bien d’ailleurs que le buzz est réputé découler de pratiques formatées.

Pour ces raisons, je trouve que le buzz devrait être remplacé par la notion de recommandation, qui permet d’accompagner le message qui se diffuse dans les réseaux, de renvoyer vers son contenu plutôt que de créer un pur emballement rhétorique. La notion de recommandation va plus loin que celle de buzz très liée à la saturation de l’esprit comme une façon de ne pas laisser place à l’esprit critique, d’empêcher la co-construire d’un message complexe.

Orelsan et les Bb Brunes sont dans un porno…

Orelsan se comporte comme un vilain garçon qui ne comprend pas totalement les bêtises qu’il a faites ni ce qui lui arrive. Comment en est-il arrivé là au fait ?

En chantant que « ses défaites font ses plus belles gloires », la voix trainante de ce beautiful looser renvoie indéniablement à l’image de ces garçons qui gesticulent pour trouver un sens à leur vie car il s’agit là de la seule chose à faire – cercle vicieux symbolisé par une terre qui au fond est ronde. D’ailleurs son dernier opus renvoie à cette contrainte, à la recherche d’un bien-être simple, fondé sur le refus d’une société qui se construit sans humanité, fondé sur la satisfaction de ses désirs.

La banlieue triste de province et la tise composent le panorama du garçon qui raconte laconiquement les événements prévisibles de sa vie quotidienne, tout aussi universelle qu’elle est pleine de clichés. Nous voici plongés dans un porno amateur dont les plus beaux moments ne sont pas forcément maitrisés ou voulus, qui représentent plus qu’ils ne signifient pour leurs protagonistes.

Les Bb Brunes sont comme des gentils garçons qui font dans la surenchère pour sortir de leur petite condition bourgeoise. Leurs voix, leurs musiques, sont un peu plus consensuelles et la violence suggérée dans leurs textes restent sur le plan des mots qui n’ont rien de performatifs eux. Il ne faut pas s’y tromper : rien de mieux dans leur situation que dans celle d’Orelsan. C’est seulement triste pour eux de ne pas réussir à se réaliser tels qu’ils se fantasment, d’être emprisonnés par les paroles d’une chanson sympathique et suggestive lorsqu’ils aspirent à la subversion. La sexualité se représente chez eux sur papier glacé, dans des esthétiques rétros ou porno chics, faciles à consommer. Des images susceptibles d’exciter avec modération et qu’on pourrait consulter sur son iPhone dans le métro sans choquer les passagers à côté.

Il y a quelque chose de commun à ces deux postures : la façon dont la masculinité se construit en conflit avec la société dans laquelle elle s’exprime. Le bad boy a besoin de s’affirmer, de surjouer son rôle et crée une réalité alternative à celle du mainstream, tandis que les gentils garçons galvaudent purement et simplement les mêmes codes devenus inoffensifs.

Mais ces tentatives désespérées de se construire une masculinité, proche de la performativité pornographique ont un caractère frontal qui les renvoie au final dans le domaine de l’érotisme. Il s’agit aussi d’un avatar foucaldien, qui nous rappelle comment le rapport que l’on construit à sa sexualité est, selon les cas, au moins un marqueur social, sinon ou outil pour (s’)informer de sa condition. N’en déplaise à Orelsan qui brocarde toutes les questions de genre et leur rapport à la sexualité – d’une manière bien plus constructive que ne le fait à présent Judith Butler d’ailleurs, on lui doit ça…

« Quand je suis sur scène je veux t’entendre crier Orelsan [voix du public]

Quand je baiiiise [accent trainant] je veux t’entendre crier Orelsan  [voix d’une femme extasiée]»

Alors, Orelsan et les Bb Brunes jouent dans un porno… il s’appelle l’industrie du disque et reproduit avec vérisme la société à travers ces artistes. Un porno que nous pouvons écouter en nous masturbant le cerveau (il n’y a pas l’image, comme si nous étions des ados qui regardaient canal+ en codé un samedi soir).

Bon, Orelsan et les BB brunes sont dans un porno… gay, bien sûr. Je vous laisse imaginer le scénario.