Les vacances ont un effet néfaste : quand vient le temps de la reprise, on pense au sens qu’il faudrait donner à notre travail. La tête ainsi sortie du guidon, je réfléchissais aux actions qu’il faudrait que je mette en place dans mon métier et avec mes équipes. Un projet à court ou moyen terme serait une bonne chose pour redonner du peps à chacun. Mais lequel ?
Un projet qu’on pourrait appeler « e-commerce et recommandation sociale » ? Nous pourrions chercher à cibler clients et prospects pour les différents aspects qui touchent notre pratique (Éditions, billetterie, touristes, groupes, etc.). Nous créerions une base de contacts restreinte, que nous augmenterions par la suite, de sorte à créer déjà une conversation numérique avec quelques acteurs de ces domaines, puis… non, j’abandonne vite cette idée. Pourquoi ? Tout simplement parce que, manquant de validation transversale, ce projet deviendrait vite une usine à gaz.
Un projet « crowdfunding » : puisqu’on manque de moyens, nous allons en trouver ! Nous réaliserons une petite vidéo sympathique (on éviter le Harlem Shake, ça on en a déjà convenus entre nous), ou encore nous mettrons en place une #team afin de motiver un esprit de groupe. A la clef, la venue d’un artiste que nous aurons choisis ensemble, de sorte à réaliser une œuvre avec lui… Ah, non, oublions ça aussi. Si je fais appel à un artiste, il faut que je fasse valider cela par les autorités compétentes de la maison. Allons bon, on fera dans la culture artistique quand on aura plus de temps.
Alors, quoi ? Malheureusement, je me dis que tout ce qu’il me reste pour motiver mes équipes sur un projet court c’est de créer un petit événement Facebook (et Twitter… on préfère Twitter chez nous), et de faire en sorte que celui-ci ait un impact visible… sur le nombre de followers ou de fans. Eh, je le dis à longueur de billets : cette approche, je n’y crois pas du tout. Et pourtant, que nous reste-t-il d’autre ? Comment une cellule multimédia doit-elle faire lorsque, forte de son autonomie (on est trop contents), elle se retrouve sans relais en interne (ouais, ben là on est moins contents) ? Sans budget, sans être inscrite dans une stratégie globale et sans trouver de souffle au-delà d’elle-même, oui, la tentation est forte de jouer sur le chiffre de ses amis.
Vous me croyez désespéré et au bout du rouleau ? Hum, non ; je reviens de vacances, vous dis-je ! Très vite, ces quelques considérations de courte vue me sortent de l’esprit. Il est toujours possible de construire des projets courts et avec peu de moyens. Ils ont cependant l’impact limité qu’on peut imaginer pour ce genre de dispositifs, c’est sûr. Et alors ? Comme on ne me donne pas de moyens, croyez-vous qu’on exige de moi des résultats ? Pensez-vous qu’on me demande de justifier un impact important sur les revenus générés, alors même que les investissements se limitent à mon salaire pour lequel mon institutions obtient des compétences très hétérogènes qu’elle sait exploiter à souhait quand elle le souhaite ?
Hum.. attendez…je réfléchis…
Cette année, les Rencontres Nationales Cultures Innovations se sont tenues à la Cité des sciences et furent à mon sens plus réussies que l’an dernier. Les sujets abordés l’ont été plus profondément, même si le Clic est un endroit qui reste surtout dédié à la présentation de projets plutôt qu’à leur analyse. Cette conférence apporte plus à ceux qui commencent à entrer dans des logiques numériques qu’à ceux qui y baignent déjà - mais j’y vois pour ma part un bon endroit pour jauger de son évolution de manière globale. Si l’on en croit les débats de cette année, et au regard de ce que j’écrivais sur le Clic 2012, on pourrait penser que la médiation numérique commence à être comprise, prise en compte, appliquée de manière de plus en plus transversale même si du chemin reste à faire. Mais maintenant, qu’en faire ? Quelle nature peut avoir ce numérique ?
Il y aurait beaucoup à dire sur ces rencontres et par exemple sur la clôture par l’excellent Joël De Rosnay, dont l’onirisme éthéré et la technophilie sans limite ont fait soulever beaucoup d’interrogations. Je retiendrai simplement ici de son intervention la proposition du concept de “diététique numérique”, c’est-à-dire une façon de consommer le numérique et ses composantes (big data notamment) pour en tirer les bienfaits tout en sachant les limites à ne pas dépasser avant qu’elles nous nuisent. Ce n’était qu’un mot dans la longue conclusion, mais peut-être qu’il venait à juste titre contrebalancer une intervention qui m’a parue bien plus polémique au fond.
Ayant reccueilli l’enthousiasme général, Martijn Pronk du Rijksmuseum a pu présenter la stratégie numérique de son musée. Il faut avouer que celle-ci casse des limites de manière assez intéressante : il s’agit de désaxer l’intérêt que peut porter le visiteur à la collection, celle-ci étant alors vue comme une icône plutôt que comme un fonds. En effet, le visiteur numérique peut jouer avec celle-ci (parfois même littéralement), avec des logiques de survol des contenus, d’agencements thématiques ou personnalisés nouveaux, de propositions commerciales à la demande, etc. A un moment, il est même précisé que le but du site - et, on pouvait le comprendre en creux, du musée lui-même - n’était pas tant de donner accès à la collection sur un mode de médiation scientifique, mais plutôt de démultiplier l’accès à l’expérience sensorielle et sociale. Dommage que le terme “sociale” soit à entendre ici au sens le plus plat qu’il peut avoir, à savoir une volonté d’utiliser l’art pour se valoriser auprès des autres.
Je trouve en fait dommage que ces logiques soient exclusives. Couplées à des logiques documentaires, scientifiques ou de médiation, elles auraient pu démultiplier les buts de nos institutions culturelles : permettre à chacun de se saisir de la culture pour mieux aborder le monde qui nous entoure. Le laboratoire du site du musée entre d’ailleurs beaucoup plus dans cette dynamique et me semble vraiment à louer.
L’ambiguïté de la mission du Rijksmuseum tel que la présentation de son site le laissait entendre face au projet humaniste ambitieux bien qu’un peu fantasque de Joël De Rosnay pour nos musées ultraconnectés de demain au service de la facilitation d’accès aux fonds doit nous alerter sur la divergence possible que pourraient prendre nos visions du numériques, maintenant qu’elles sont devenus un impératif partagé. Doit-on à présent considérer le numérique comme un rêve quasi cosmique, ou un outil mal maitrisé et dominé par des enjeux d’audience et de marketing ?
Depuis quelques temps, un phénomène se précise dans la sphère des réseaux sociaux : celui de la niche médiatique. Auparavant, on avait vu des réseaux se spécialiser de manière thématique, autour des Food Reporters, des oeuvres d’art, ou que sais-je… ces réseaux de niche s’intéressent à l’art ou la culture, mais leur facteur discriminant est un peu ailleurs : il concerne la forme du partage.
Les deux exemples récents qui m’ont été présentés sont des start up françaises qui se lanceront bientôt : Bobler et Who art you ?. Avec eux, on quitte le terrain du texte. Cette distinction avait déjà été amorcée quand la photo a phagocyté Twitter et Facebook, et que leurs avatars pinterestiens ont agité le microcosme de ceux que ces questions intéressaient sans jamais trouver ni le grand public ni d’usage réel…
Bobler est une façon de partager des contenus qui m’intéresse de par l’utilisation du son, apparemment bien agencé avec les usages de la géolocalisation et des mécanismes communautaires. Le principe de base est de laisser un son de quelques minutes à un endroit que vos contacts pourront ensuite consulter - d’autres subtilités existent, mais je ne voudrais pas éventer la surprise. Au passage, je veux souligner que mon intérêt pour ce média vient aussi du fait qu’en variant un peu par rapport au texte ou à l’image, le son peut s’adresser aux malvoyants sans leur être destiné en propre. Panacher les formats sur les réseaux sociaux : une bonne idée en terme de médiation et d’accessibilité.
Who Art You ? participe très fortement de la valorisation personnelle - le jeu de mot sur le titre l’indique. Le mécanisme est là aussi très ingénieux puisque travaillant dans un grand musée parisien je ne peux que constater que le like sur Facebook qu’on nous attribue est bien souvent une façon de revendiquer face aux autres certaines valeurs de l’art (contemporain) plutôt que de définir une pratique réelle. “Le poids des mots, le choc des photos” aidant, Who Art You ? propose à ses futurs usager de diffuser une photo qui sera liée à un lieu d’art, de manière à créer son portrait via la monstration de ses goûts.
Dans ce second cas, la photo porte d’ailleurs une valeur indicielle seulement : la contenu qu’elle présente n’a pas tellement d’intérêt compte tenu du fait que les photographies n’ont pas à être de qualité et qu’a priori le réseau social ne cherchera pas à éviter les doublons qui se multiplieront fatalement, pour la Joconde par exemple. Le premier réseau, lui, est fortement ancré dans le contenu, puisque ces petits bouts d’émissions radiophoniques auto-produites sont sensé diffuser du savoir.
Cette position forte sur le média de Bobler et Who Art You ?, permettant de créer une communauté et/ou de réaliser une médiation nouvelle, montre l’inventivité et la jeunesse du monde des réseaux sociaux. Une jeunesse qu’on avait tendance à avoir oublié suite aux nombreuses compromissions de Facebook ou Twitter.
Cette semaine, j’ai eu l’occasion de donner deux cours sur le Campus de la fonderie de l’image, aux étudiants en master 2 qui se destinent à la conduite de projets numériques. J’y ai découvert quelques esprits vifs et fort intéressés qui donnent beaucoup d’espoir en terme de ce que pourra être le numérique prochainement - dommage qu’ils ne se destinent pas tous aux musées.
Le premier cours portait sur les politiques culturelles. C’était la première fois que j’avais l’occasion de donner un tel cours dans ce format de 4 heures. Je n’ai pas pu aller au bout car les étudiants ont posé beaucoup de question. Le programme était dense : depuis les académies royales ou la notion de culture en France, Allemagne et Angleterre jusqu’à l’hadopi et l’acte 2 de l’exception culturelle en passant par le musée révolutionnaire, les ministères de Malraux et de Lang, la guerre froide, le plan Marshall ou l’ORTF, les Cultural Studies… L’intérêt de donner des cours lorsqu’on a la charge de projets numériques, c’est de remettre en perspective son action - ici, de se remémorer et de faire comprendre comment le numérique est l’impensé des politiques culturelles alors même qu’il vient répondre à de nombreuses questions qui les structurent. Il est particulièrement intéressant de voir que les étudiants m’ont coupé à peu près après la guerre froide avec des questions de plus en plus fréquentes reliant les enjeux d’éducation, de démocratisation puis de démocratie culturelle à ceux qui s’expriment dans le numérique. J’espère avoir l’occasion de revenir sur cela plus tard ici ou sur Véculture.
Le second cours, avec le même groupe qui cette fois-ci s’est montré un peu plus dissipé, était l’occasion de revenir en forme de conclusion de la semaine sur la notion d’écosystème numérique dans les institutions culturelles (de nombreuses notions avaient été abordées par Sébastien Magro et Omer Pesquer). J’avais choisi de présenter mon parcours seulement lors de cette seconde intervention puisqu’il est à mon sens significatif de l’évolution de la pensée numérique dans une institution. J’ai donc commencé avec l’exemple du nouveau site internet du Centre Pompidou, en constatant que sa lisibilité est vraiment difficile depuis l’extérieur. Lorsqu’on explique la démarche itérative qui a été la nôtre, on voit que la logique est mieux comprise. Par la suite, nous avons énuméré une série de concepts qui nous ont servi à faire un atelier : en prenant l’exemple orienté utilisateur d’un public particulier (soit le néophyte, soit l’amateur, soit la famille) au contact d’une entité culturelle (salle de spectacle, musée, ou dispositif clef-en-main mis en place par un prestataire), nous imaginions un écosystème numérique répondant aux impératifs particuliers des entités (mutualisation et rentabilité, image de marque, médiation, etc.). J’avoue avoir été un peu pris par le temps et je crois devoir encore perfectionner un peu cet atelier, mais il me semble que l’attention que les étudiants y ont porté montre son intérêt. Il a en effet permis de poser les briques de ce qui est essentiel : tenter de comprendre et de faire du lien entre les différents dispositifs.
Je remercie donc Jacques Perconte qui m’avait invité à dispenser ces deux cours et espère qu’ils auront été au moins autant bénéfiques aux étudiants qu’ils ne l’ont été pour moi-même.
Les cultures numériques ont rendu très présent un tropisme qui régit l’action politique : une structure, quelles que soient ses qualités intrinsèques, est amenée à mourir. L’évolution des pratiques culturelles (au sens large) ne peut être intégrée et mise en oeuvre de manière systémique, engendrant de fait une divergence entre les deux mondes. Sur le web, la vie des sites internet peut être évaluée à quoi ? Dix ans maximum ? Une période de découverte précède une période grand public qui porte par la massification nécessaire des processus les germes de son effondrement sur soi : si on cherche à plaire à tous, on doit accepter de plaire au ventre mou de la société, incapable de prendre en compte les évolutions rapides qui structurent et remplacent les manières de voir et de penser précédentes.
Le défi qui attend donc à présent les structures numériques est clair : faire persister quelque chose après l’effondrement. Il n’est pas besoin de lutter pour sa survie, il vaut mieux penser à ce qu’on laisse - non pas une forme d’héritage figé, mais un patrimoine que le prochain pourra s’approprier. C’est qu’on parle ici d’un temps très court ! Un temps court pour lequel il existe une réponse technologique. L’institution est en danger, l’institution qui pérennisait les contenus. Elle est remplacée par des épiphénomènes incapables de garantir que ce patrimoine ne sera pas englouti avec les effondrements chroniques de ces entités éphémères.
Le web des données libres : voici l’horizon indépassable d’un nouveau défi nihiliste dont le postulat pourrait être que la résistance n’a plus d’intérêt mais que le rhizome est salvateur.
Récemment, j’ai eu l’occasion avec Sébastien Magro de donner une formation à l’occasion des Journées du Management Culturel 2012 à Paris - Dauphine. Le titre de l’intervention était “créer le buzz sur internet”… Le lecteur assidu de mes notes saura aisément reconnaitre un titre qui nous a été imposé ! J’aimerais revenir dessus rapidement.
La notion de “buzz” est très liée aux réseaux sociaux et à la génération Y qui lui serait attachée. “Ils font buzzer la culture” annonçait par exemple le sous-titre d’un article présentant cette dite génération dans lequel j’étais présenté. Diantre ! Les deux associés me laissent toujours perplexe.
Quel intérêt à faire “buzzer” la culture - ou quoi que ce soit d’autre ? Quel est le sens de ce terme et quelle pouvait être la motivation des participants de l’atelier ?
A l’aide d’un petit jeu au début de l’atelier, nous avons pu voir que ceux-ci étaient très divers : faire buzzer peut être un besoin commercial, une volonté de donner un coup de projecteur à un domaine particulier de la culture, une façon de constituer une communauté, etc. Au-delà de ces besoins organiques, il existe aussi des tensions structurelles : quel intérêt à être sur les réseaux sociaux ? Comment justifier cette présence ? Créer un buzz est une réponse simple à tous ces problèmes. Un buzz permet de montrer l’efficacité supposée d’une stratégie numérique.
Le buzz est la réponse simpliste aux questionnements complexes qui innervent les pratiques de community management : le calcul du ROI, l’engagement des publics, la qualification des participants, etc.
Le buzz est un produit qui ne nécessite pas une grande inventivité : l’atelier même et son intitulé montraient bien d’ailleurs que le buzz est réputé découler de pratiques formatées.
Pour ces raisons, je trouve que le buzz devrait être remplacé par la notion de recommandation, qui permet d’accompagner le message qui se diffuse dans les réseaux, de renvoyer vers son contenu plutôt que de créer un pur emballement rhétorique. La notion de recommandation va plus loin que celle de buzz très liée à la saturation de l’esprit comme une façon de ne pas laisser place à l’esprit critique, d’empêcher la co-construire d’un message complexe.
Orelsan se comporte comme un vilain garçon qui ne comprend pas totalement les bêtises qu’il a faites ni ce qui lui arrive. Comment en est-il arrivé là au fait ?
En chantant que « ses défaites font ses plus belles gloires », la voix trainante de ce beautiful looser renvoie indéniablement à l’image de ces garçons qui gesticulent pour trouver un sens à leur vie car il s’agit là de la seule chose à faire – cercle vicieux symbolisé par une terre qui au fond est ronde. D’ailleurs son dernier opus renvoie à cette contrainte, à la recherche d’un bien-être simple, fondé sur le refus d’une société qui se construit sans humanité, fondé sur la satisfaction de ses désirs.
La banlieue triste de province et la tise composent le panorama du garçon qui raconte laconiquement les événements prévisibles de sa vie quotidienne, tout aussi universelle qu’elle est pleine de clichés. Nous voici plongés dans un porno amateur dont les plus beaux moments ne sont pas forcément maitrisés ou voulus, qui représentent plus qu’ils ne signifient pour leurs protagonistes.
Les Bb Brunes sont comme des gentils garçons qui font dans la surenchère pour sortir de leur petite condition bourgeoise. Leurs voix, leurs musiques, sont un peu plus consensuelles et la violence suggérée dans leurs textes restent sur le plan des mots qui n’ont rien de performatifs eux. Il ne faut pas s’y tromper : rien de mieux dans leur situation que dans celle d’Orelsan. C’est seulement triste pour eux de ne pas réussir à se réaliser tels qu’ils se fantasment, d’être emprisonnés par les paroles d’une chanson sympathique et suggestive lorsqu’ils aspirent à la subversion. La sexualité se représente chez eux sur papier glacé, dans des esthétiques rétros ou porno chics, faciles à consommer. Des images susceptibles d’exciter avec modération et qu’on pourrait consulter sur son iPhone dans le métro sans choquer les passagers à côté.
Il y a quelque chose de commun à ces deux postures : la façon dont la masculinité se construit en conflit avec la société dans laquelle elle s’exprime. Le bad boy a besoin de s’affirmer, de surjouer son rôle et crée une réalité alternative à celle du mainstream, tandis que les gentils garçons galvaudent purement et simplement les mêmes codes devenus inoffensifs.
Mais ces tentatives désespérées de se construire une masculinité, proche de la performativité pornographique ont un caractère frontal qui les renvoie au final dans le domaine de l’érotisme. Il s’agit aussi d’un avatar foucaldien, qui nous rappelle comment le rapport que l’on construit à sa sexualité est, selon les cas, au moins un marqueur social, sinon ou outil pour (s’)informer de sa condition. N’en déplaise à Orelsan qui brocarde toutes les questions de genre et leur rapport à la sexualité – d’une manière bien plus constructive que ne le fait à présent Judith Butler d’ailleurs, on lui doit ça…
« Quand je suis sur scène je veux t’entendre crier Orelsan [voix du public]
Quand je baiiiise [accent trainant] je veux t’entendre crier Orelsan [voix d’une femme extasiée]»
Alors, Orelsan et les Bb Brunes jouent dans un porno… il s’appelle l’industrie du disque et reproduit avec vérisme la société à travers ces artistes. Un porno que nous pouvons écouter en nous masturbant le cerveau (il n’y a pas l’image, comme si nous étions des ados qui regardaient canal+ en codé un samedi soir).
Bon, Orelsan et les BB brunes sont dans un porno… gay, bien sûr. Je vous laisse imaginer le scénario.
En ce moment, le théâtre de la Colline joue une deuxième pièce de Pirandello en deux ans. Cet auteur nous offre avec “6 personnages en quête d’auteur” un texte d’une grande actualité qui, de part sa date de publication (1921), pose de nombreuses questions sur l’hypermodernité sans pourtant mobiliser les éléments scientifiques qui auront été produits bien après la mort de l’auteur. Mais cela rend cette pièce d’autant plus intéressante.
Dans une ambiance morbide et pesante, Pirandello crée un rythme de narration plutôt déconcertant où l’humour permet de respirer. Les premières vingt minutes, très exigeantes, sont une leçon de théâtre un peu simpliste, qui prend tout son sens et gagne en relief au fil de la pièce : la conception hypermoderne avant l’heure du théâtre de Pirandello nous permet de suivre l’évolution des points de vue de ceux que je n’ose appeler les “personnages”, dont la simple réalité est sans cesse remise en cause. En se jouant aussi bien des clichés de la pensée contemporaine que des conceptions métaphysiques, l’auteur et le metteur en scène nous donnent à voir un au-delà du théâtre sans jamais parler d’autre chose - mais pour cela, il faut accepter un discours un peu sec dont l’importance est rendu par des acteurs dont la maitrise était encore un peu hésitante lors de la générale.
Les imperfections d’un jeu tout en tension, à mon sens souvent voulues, donnent un gage de réel et rapprochent encore un peu le spectateur des acteurs et des personnages.
Le début de la pièce débute sur une mise en question du travail d’un groupe d’acteur cherchant à monter une pièce dont ils se plaignent qu’elle n’est pas suffisamment en prise avec la vie quotidienne. L’irruption de personnages incarnés va leur permettre de découvrir une histoire (leur histoire) dont l’auteur est inconnu - c’est la clef de la pièce. Tout au long de cette narration perturbée, Pirandello va aborder de nombreux thèmes véristes qui rendront vaine la recherche de la réalité sur scène. Scènes sur la scène, les personnages vont devoir évoluer devant un double public et dévoiler des secrets qu’ils s’empressent d’extraire de leurs corps irréels dont ni la mort ni l’absence ne peuvent les libérer. Ils évolueront dans des espaces sans meubles, se plaindront de ne pouvoir se mettre nu pour vivre une scène d’inceste, se suicideront sur scène et crieront de douleur.
La mise en scène de Stéphane Braunschweig, justement, est comme souvent au Théâtre de la Colline un petit bijou de simplicité, d’une efficacité extraordinaire. Quelques éléments suffisent à créer un espace signifiant tout en faisant référence au texte et aux questionnements de l’auteur. La présence du public est rendue constante sur le plateau - le lieu qui concentre l’intrigue de manière symbolique aussi bien que physique - grâce à un grand miroir en partie occulté par un “praticable”, plateau sur le plateau. Celui-ci est muni d’un grand mur blanc sur lequel sont occasionnellement projetés des photographies, des vidéos prises en direct sur scène ou encore des vidéos filmées à l’avance. Cette mise en scène est une actualisation intelligente du texte de Pirandello qui se joue également des codes du théâtre contemporain.
Je conseille vivement cette pièce.
Récemment, j’ai pu lire des réactions sur des pages facebook qui m’ont frappé… La proximité de la publication de ces deux séries de commentaires y est pour beaucoup mais je pense aussi que cette proximité n’est pas anodine. En ces temps de crise, où les logiques sociétales s’effondrent, je me demande en effet si l’art n’est pas vu comme le refuge du sens. Certaines pratiques contemporaines, que je n’avais pas vu dénigrer sur les plateformes RSN seraient alors devenues la cible de cette réaction contre le dérèglement des logiques mondiales.

En publiant ce week-end une œuvre de Bertrand Lavier, le Centre Pompidou a vu une internaute réagir vivement en conspuant la vanité d’une pratique artistique qui relevait d’un état gazeux. Elle est même revenue mettre un second message (ou a abusé du saut de ligne) pour laisser une petite insulte qualifiant l’institution culturelle de “trou du cul”. La raison de sa colère était un réfrigérateur sur lequel trône fièrement un rocher.

Sur la page de Arte Tracks, des commentaires peut-être encore plus violents et plus nombreux répondent à la publication d’une photo issue de la performance d’Olaf Kulik, Mad dog (l’un des deux postes a depuis été supprimé semble-t-il). Dans la dite performance, l’artiste est tenu en laisse, nu au milieu de la foule d’une rue d’Europe de l’est. C’est l’une de mes œuvres favorite, présentée actuellement au Centre Pompidou d’ailleurs.


On voit bien aux messages des internautes qu’ils n’ont pas cherché à comprendre l’œuvre traitant de la violence d’une société totalitaire. Ils n’ont sûrement pas cherché à consulter le reportage… Ils ont simplement réagi de manière épidermique à la photo qui était affichée…

Community manger, sachons-le : nous n’avons qu’une chance, une seconde, pour faire passer notre contenu. Nos publics resteront captifs de la plateforme sur laquelle ils consultent la plupart du temps et il est donc plus que nécessaire lorsque nous partageons du contenu culturel de le faire avec une médiation appropriée. Le visuel reste l’entrée principale dans le contenu, et bien souvent l’entrée unique.
En lisant la critique de Yannick Barbe à propos de Keep the Ligts on sur Yagg, j’ai été frappé par le fait que l’auteur se félicite d’une “nouvelle étape du cinéma gay où les questions liées à la visibilité et au coming out sont moins primordiales que celles touchant à l’intimité et au couple.”
Le critique cite Week end en comparaison du film, quasi huis clos sur une relation forte et lapidaire. On aura aussi en tête Brokeback Mountain dans la mesure où les affiches du film le citent. Effectivement, entre ces deux films (je n’ai pas encore vu le dernier), une évolution est à noter dans la façon dont le sujet se déporte sensiblement vers un traitement indifférencié de l’histoire d’amour homosexuelle. Pourtant, toujours sur ces deux films, on sent que la question du coming out est en fait une donnée clef de la construction de la relation qui, si elle est ignorée, peut amener jusqu’à la mort. En ce sens, je ne crois pas qu’on puisse à proprement parler d’une “nouvelle étape”, mais de toute évidence la façon dont l’identité pédé est traitée dans le cinéma gay montre l’évolution d’une posture politique qui suit celle de la société.
Historiquement, la socio-politique pédé n’est pas calée exactement sur les dates des évolutions sociologiques globales, mais on pourra remarquer qu’avec un peu ou beaucoup de retard elle termine toujours par les suivre. En effet, la modernité avait vu apparaître la force du concept identitaire. Des races jusqu’aux invertis, des façons de désigner l’hors norme ont été inventées. Lors de la post-modernité, une façon de penser ces concepts différente est apparue, notamment grâce aux évolutions techniques qui ont permis de concevoir le rapport des communautés les unes aux autres et surtout de concevoir une certaine autoreflexivité (le fameux regard porté sur la foule par elle même auquel fait référence W. Benjamin en travaillant sur la photographie et qui est si important dans la culture visuelle gay). Enfin, l’hypermodernité a renvoyé l’individu à ses propres contradictions au sein de ces communautés et a remis en avant la place de l’être, compris comme des ‘façons de paraître’, des dispositifs identitaires, etc.
Cette dernière étape en cours de réalisation semble donc cohérente avec l’analyse de Yannick Barbe. Mais elle ne signifie pas à mon sens l’abandon d’une posture politique commune sur la visibilité au profit d’un intérêt (exclusif ?) pour le couple: elle place au contraire le couple comme enjeu de visibilité. En ce sens, je regrette d’ailleurs que le couple soit un enjeu identitaire, puisqu’il destitue les pédés de leur agency en les inscrivant dans un agenda politique de l’hétéronorme.